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Compléments et mise en page Jacques Roquencourt.


 

Pour les 100 ans de Leica à Wetzlar le 23 mai 2014.

Catalogue de prestige.

http://www.westlicht-auction.com/index.php?id=3&L=1

Vente de Leica.

Vente de photographies.

 


©Henri Cartier-Bresson: Le chasseur d'hommes.

au Leica.

par Madeleine Charmet-Ochsé.

1951.

mise en page et compléments Jacques Roquencourt.

 

Pour découvrir toujours de nouveaux visages, des foules de visages inconnus, de toutes couleurs et de toutes races, Henri Cartier-Bresson a parcouru la terre.

Le petit garçon blond aux yeux bleus, né d'une mère normande et d'un père parisien, avait le tempérament d'artiste. Aucun goût pour les "affaires", mais la peinture l'attire et c'est avec André Lhote qu'il commence à chercher sa voie. A vingt et un ans, il mène à Cambridge la vie libre et raffinée d'un étudiant de Lettres. Bientôt Peter Powel va l'initier à la photographie.......rencontre décisive pour son orientation.

Sans doute HCB était-il poussé par cses ancêtres normands à la grande aventure des voyages inter-continentaux. Lorsqu'il débarque en Afrique en 1931, et parcourt la Côtes d'Ivoire; muni de peu d'argent et d'un modeste Vest-Pocket, il n'obéit certes pas à un programme défini. Il a besoin de connaître le monde et les hommes comme d'autres ont besoin d'étudier les secrets de la matière, ou d'explorer les richesses des civilisations passées. Mais pour connaître, il ne suffit pas de regarder, en spectateur, il faut retenir, et par conséquent choisir dans le flot continu des images; il faut percevoir l'instant indéterminable où ces images s'ordonnent en une harmonie plastique et atteignent leur maximum d'expression. Pour cela, il n'existe pas de recette. HCB était doué. Il avait en lui tous les éléments nécessaires pour devenir un grand reporter, ou plutôt, comme il le dit lui-même, un témoin de notre temps. Seul l'instrument parfait lui manquait encore, pas pour longtemps! Dès 1932, après avoir traversé la Pologne, la Tchécoslovaquie, l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie, il entreprend, de retour en France, l'étude du Leica.

Derrière la gare Saint-Lazare, Paris, 1932 prise avec un Leica_Couplex et un Elmar 3.5 de 50 mm.

Ce tirage moderne aux enchères à Wetzlar le 23 mai 2014: http://www.westlicht-auction.com/index.php?id=3&L=1

Cette épreuve, la plus ancienne connue, apparaît pour la première fois sur le marché et a atteint 433.000¤.

http://www.youtube.com/watch?v=XfwNrPX2pvw&feature=related

annonce du Leica Couplex en février 1932.

Cet appareil qui semble à certains d'une extrême complication, apparut à notre débutant d'un maniement si facile qu'il en apprît tout seul la technique. Son Leica, dont il n'allait plus se séparer, devint pour lui, à partir de ce jour, comme le crayon dans la main du peintre, l'outil indispensable et discret, au moyen duquel il fixe les impressions qu'il éprouve, jusqu'à ce que, de notation en notation, il parvienne à l'image complète, unique, l'image dont on ne peut rien retrancher sans dénaturer.

Certes, Henri Cartier-Bresson n'a pas atteint cette maîtrise du premier coup! Il a appris peu à peu, et après quelques inévitables tâtonnements, à raconter une histoire en langage photographique. Ses images d'Espagne, en 1933- l'opérateur n'a que vingt-cinq ans- sont déjà d'une acuité dans le tragique qui prouve une sensibilité peu commune. La figure qu'il nous présente, d'un madrilène brun, hâve, ployé par la crainte et la misère, serrant un bébé dans ses bras osseux, est belle comme un Picasso manière bleue.

Un certain goût de l'avant-garde se manifeste dans les prises de vue de ce jeune homme qui a étudié la peinture plus ou moins abstraite. Mais la curiosité et l'amour qu'il éprouve à l'égard de ses semblables vont l'emporter sur tout le reste. Rechercher l'étrange ou l'horrible ne suffit pas à l'artiste lorsqu'il a un sens vaste et profond de l'humain.

1934- HCB traverse l'océan et joint le Nouveau Monde.

D'abord, le Mexique, d'un caractère prodigieusement plastique dans sa nudité et sa lumière. Puis les Etats-Unis; il s'intéresse à la vie haletante et familière des cités américaines, à la variété des types sociaux englobés dans la fourmilière: nous suivront les évolutions d'une famille américaine moyenne dans une rue quelconque de New-York, nous nous arrêtons un instant parmi les auditrices extasiées d'un prédicateur public, nous traversons le quartier noir.

Des expositions à Madrid, à Mexico, à New-York, révèlent au public le nom du jeune reporter, qui déjà reprend la route. Il revient en France, où il va s'enrichir d'une nouvelle expérience: le cinéma. Auprès de Jean Renoir, dont il est assistant, il étudie la technique et le lois de cet art en plein essor. Il participera ainsi à la réalisation de "Partie de Campagne"; et de "Règle du Jeu" que Jean Renoir considère, encore aujourd'hui comme l'une de ses meilleures productions.

Pour ce grand amateurs d'images vivantes, l'expérience cinématographique n'était pas inutile. Cependant, il préférait son indépendance de globe-trotter. Et puis, il avait jugé que le cinéma est un art tout différent de la photographie. Ce qui importe sur l'écran, c'est le récit, la suite de l'histoire, son pouvoir émotif, et pour obtenir le résultat voulu, le montage et le découpage sont essentiels. L'obsessions de la superbe photographie, qui hante certains réalisateurs, est une erreur d'aiguillage.

Quant au Leica, ne croyons pas un instant qu'il ait été abandonné durant cette période qui se prolonge jusqu'à la guerre. Le couronnement de George VI à Londres, et la foule massée à Trafalgar Square, ont inspiré au jeune reporter une étonnante série de prise de vues où domine l'humour qui va loin. Les gesticulations surexcitées de cette foule de petites gens correctement vêtus et souvent un peu surannés, recouvrent une véritable passion pour l'événement national qui se déroule et que leurs mains nous désignent avec tant d'éloquence, HCB parvient à rendre le comique sans détruire le sentiment, sans caricaturer les êtres.

Lorsque la guerre éclate, en 1939, notre leader est mobilisé et il part... avec son Leica.

Mais en juin 1940, il est fait prisonnier, comme tant d'autres, situation qu'il n'accepte pas; lui, homme libre, vagabond de la terre, réduit à l'impuissance et à l'inaction, quel paradoxe! Il se lance dans la dangereuse aventure des évasions. La troisième tentative réussira. En 1943, il parvient à se cacher en Touraine, puis, muni de faux papiers, rentre à Paris, se joint à un groupe clandestin d'anciens prisonniers, et organise une unité chargée de prendre des documents photographiques sur l'occupation et la retraite des allemands. Ces images authentiques constitueront pour l'historien de demain des témoignages irrécusables.

Cependant, la guerre tire à sa fin, et la maison Braun investit Henri Cartier-Bresson d'une mission délicate; les portraits, non pas "sophistiqués", mais naturels, vivants, intimes de quelque-uns des plus célèbres artistes d'aujourd'hui. Et voilà notre chasseur sur les routes du midi, ou dans les rue de Paris, qui force les portes et prend les grands hommes chez eux: Matisse patriarche raffiné au milieu de ses colombes; Braque, casquette sur le front avec un air de docker de la palette, et Georges Rouault prêt à sortir, modeste et méticuleux...un peu plus tard, il prend Sartre armé de sa pipe au bout du pont des Arts dans une grisaille philosophique!

Les décors sont inséparable des personnages. Ils aident l'homme célèbre que nous connaissions mal, parce que nous le percevions dans la glace déformante de la légende. Mais cette authenticité de l'image, à laquelle il tient par dessus tout, ne croyons pas qu'elle soit facile à atteindre. Le "témoin" du monde moderne doit éliminer le mensonge dans tous les domaines, jusque dans la technique. Cartier-Bresson n'aime guère l'artifice. Il rejette les filtres et utilise le flash seulement pour la couleur. En ce cas, deux flash lui sont nécessaires, l'un fixé sur l'appareil et l'autre relié par un fil, à 3 ou 4 mètres de distance.

A l'extérieur, même dans les prises de vue nocturnes, il emploie l'objectif 1.5 et des pellicules anglaises supra-sensibles. Il est capable d'opérer jusqu'au 1/10e de seconde sans utiliser de pied. Le résultat est stupéfiant. Nous constatons que ce magicien a capté la nuit avec ses formes de rêve, ses reflets, sa profondeur.

Évidemment, cette technique qu'il considère avec une certaine désinvolture, HCB la possède à fond; il peut se permettre de l'oublier et de se fier à son instinct. Cet instinct si sûr, ces réflexes rapides qui ne trahissent jamais, ne sont pas seulement un don heureux de la nature, mais le fruit de l'orientation réfléchie et fervente de toute une vie. Le "témoin" de l'histoire est aussi un homme engagé, comme on dit aujourd'hui. Il se sent responsable, comme nous tous, de ce monde en évolution, et cette conscience morale, cette émotivité ne sont pas étrangères à la valeur des images qu'il nous donne.

Il serait vain de demander à HCB comment on doit prendre telle ou telle photo. Il vous répondrait que lui-même se met en route sans aucune idée préconçue, et qu'à l'instant propice, imprévisible, la technique s'impose d'elle même. Demain, les conditions ne seront plus exactement semblables. L'opérateur doit se transformer en stratège. Le Leica est son oeil. Il en dispose comme d'un organe et non comme d'une machine. Chaque mouvement de sa tête et de son corps modifie la scène que cerne le viseur. Une compétition se joue entre les divers éléments de la réalité, mais il faut que le stratège demeure l'arbitre de la situation.

Le bagage de notre Leader se compose d'un Elmar 50 mm.f 3.5, objectif universel pour les travaux à l'extérieur et d'un 135 mm. à l'usage des lointains. Le grand angle (35 mm.) convient seulement à certains sujets, car le nombre d'éléments qui entrent dans le cadre rendent la composition plus difficile. Bien entendu, un viseur Vidom, et le 85 mm. complètent cet équipement. Tout le reste, révélateurs, papiers, lentilles et cellules, occupe le rang d'accessoires très importants et absolument indispensables, mais secondaires.

Après la guerre, HCB, tout à fait maître de son métier, entre dans l'ère des grandes réalisations. Il retourne en Amérique, consacré à New-York par une importante exposition au Musée d'Art Moderne, et il fonde l'association Magnum Photos, groupant une dizaine de photographes internationaux, qui travaillent dans le même esprit, mais chacun selon son optique, et sa personnalité, Magnum Photos réside à Paris, 125, Faubourg Saint-Honoré.

En 1947, HCB s'attaque tranquillement à l'Asie. Sa femme, une très charmante javanaise qu'il a rencontrée à Paris - hasard providentiel- devait être pour lui, au cours de ce grand voyage, une collaboratrice de premier plan.

On imagine sans peine le dépaysement que pourrait éprouver, en arrivant aux Indes ou en Chine, un homme habitué à la trépidation du monde occidental. Pourtant, notre leader se trouve à l'aise, là comme partout. Sa faculté prodigieuse d'adaptation n'est qu'une forme de son humanisme. "Non, dit-il, je ne me suis jamais senti dépaysé, car je ne voyage pas en touriste. Dans chaque nouvelle contrée où je m'arrête, je vis avec les "hommes". D'ailleurs, ces pays qui semblaient frappés d'immobilité, sont en plein réveil. Aux Indes, HCB à le bonheur de rencontrer Gandhi et de le photographier, puis il assiste à ses funérailles et il en rapporte d'étonnantes images.

Il traverse ensuite le Pakistan, la Birmanie, et le voilà en Chine: celle d'hier et celle de demain, celle de Mao-Tsé-Tung et celle de Tchang-Kai-Tchek. Équitablement, il passe six mois de chaque coté de la barrière! Après avoir pénétré dans le temple taôiste où s'avancent en procession les prêtres absorbés dans leur contemplation intérieure, il assiste à son défilé que surmonte une gigantesque étoile rouge. Des scènes d'effrayante panique se déroulent à Shanghai: ruées furieuses de foules affolées, affamées, misérables, vers le riz, vers les banques.

Cependant, l'oeil du chroniqueur n'enregistre les épisodes dramatiques. En Birmanie, dans un palais de rêve, d'autres foules, gracieuses et nonchalantes, emplissent les marches d'un escalier monumental. Grâce à la profondeur de champ; les détails des attitudes restent perceptibles jusqu'au sommet de l'escalier; il n'y a pas de zone morte.

L'Orient est essentiellement plastique. Et lorsqu'il s'agit de rendre la grâce et la beauté, les danses aux arabesques lentes et flexibles, les visages ronds et lisses des jeunes filles couronnées de fleurs et de bijoux, le photographe doit changer de perspective et le reporter doit céder le pas à l'artiste. Car il lui faut d'abord composer une image où les fuites des lignes, les volumes et les valeurs, les rapports entre les plans, les passages entre les clairs et les sombres, soient harmonieusement équilibrés.

"Le contenu de l'image, écrivait HCB, dans une lettre qui constitue une sorte de manifeste, ne peut être séparé de la forme, et par forme, j'entends une organisation plastique de l'image; autrement dit, la perception intuitive du rythme plastique qui constitue l'épine dorsale des arts."

Lorsque notre leader examine et présente lui-même ses photographies, lorsqu'il doit effectuer un choix critique parmi les prises de vue de son dernier reportage, cette préoccupation artistique tient la première place. "Celle-ci, commente-t-il, ne se compose pas bien. Il y a là un vide inutile et que rien ne vient balancer. La suivante est trop pleine, pas d'air, pas de plans, le sujet ne se dégage pas..."

Parc contre, la photo que nous reproduisons, du défilé révolutionnaire de Shanghai, satisfait les exigences de son auteur. Nous remarquons la masse énorme et sombre de l'étoile rouge qui se superpose au plan, énorme lui aussi, mais clair et nu, de la tête de Mao-Tsé-Tung. On se sent happé par l'oeil du chef communiste. La foule grise court au-dessous de ces symboles monumentaux qui la commandent.

Pour saisir, sans trahir, le caractère si particulier des danses birmanes ou indonésiennes, Henri-Cartier-Bresson a composé des images fragmentaires qui donnent le mouvement de l'arabesque et mettent en valeur le pouvoir d'expression des mains est des visages; tel ce trio de danseurs qui forme un grand segment de cercle, contrarié par les obliques des bras levés, et palpitant de toutes ces mains qui jaillissent avec une si étrange puissance évocatrice.

Sur cette photographie, nous admirons un autre trio de danseurs, formant un cercle qui enveloppe dans une courbe vivante les visages voluptueux, tandis que, sur une diagonale fuyante s'inscrivent les mains du musiciens.

Ainsi, comme dans tout art plastique, les lois du nombre sont importantes, mais elles ne suffisent pas. Il n'existe pas de règles mathématiques que l'on puisse utiliser comme recette infaillible. Le voyage en Orient avait donc servi à développer au maximum chez HCB, le souci esthétique qu'il a connu dès ses premières études de peinture. Nous ne serons pas surpris qu'il ait également le goût de la couleur.

Après la Chine, il a exploré l'Indonésie, la Malaisie, l' Île de Ceylan, de nouveau l'Inde, puis l'Iran, la Syrie, l'Irak et l'Egypte. En traversant ces contrées de merveilleuse lumière, où tout est chatoyant et somptueux: les étoffes, les victuailles amoncelées dans les marchés, les foules, comment n'aurait-il pas eu le désir de rapporter des images colorés?

Et voilà comment notre grand leader a découvert un champ nouveau à ses activités: la photographie en couleur. Il a travaillé d'après des films Kodachrome, et pour lui, ce ne sont encore que des essais, des notations. Là aussi il cherche la perfection et ne sera satisfait que lorsqu'il aura dégagé de cette technique nouvelle d'autres moyens d'expression.

Tel est Henri-Cartier-Bresson, fervent du Leica. Un explorateur des sociétés humaines, un homme qui ne lasse pas de pourchasser l'événement, de surprendre la réalité, de s'y jeter comme un nageur dans la mer, avec une sensibilité inépuisable et un esprit combatif. Un homme qui s'adapte à un monde en devenir, à des techniques en évolution perpétuelle, et qui pourtant, reste fidèle à lui-même.

 

Photographies de Cartier-Bresson:.fr/images?q=henri-cartier+bresson&hl=fr&gbv=2&sa=X&oi=image_result_group


Henri Cartier-Bresson.

Témoin et poëte de notre temps.

Par Madeleine Ochsé.

(nov 1955)

Henri Cartier-Bresson: le plus insaisissable des passants. Son arrivée est déjà un départ, ses réponses, une fuite perpétuelle. On dirait qu'il secrète du brouillard autour de lui pour échapper à la prise de ses semblables. Son visage ne se photographie jamais, car il doit rester le grand anonyme de notre temps, un oeil, rien qu'un oeil. Sa mémoire même ne lui appartient pas. Il a choisi le dépouillement du Chartreux. Les pellicules chargées d'images constituent sa mémoire, son passé, sa vie.

Je me suis bien gardée de lui demander ce qu'il pensait de la Russie, ou de l'Europe, de la Chine ou de l'Amérique! Absurde question. Il pense à ce qu'il voit, à l'instant unique où il doit le voir. Il est vrai que son instinct le guide et le mène là où se passe quelque chose d'important. Il est vrai aussi qu'il ne s'égare jamais dans l'immense fouillis des images du monde.

HCB est l'homme de la foule. En notre époque de collectivités, un tel homme est nécessaire pour capter l'âme des foules et nous le rendre perméable. Nous plongeons avec lui dans le flot continu des multitudes qui, par toute la terre, cherchent leur destin.

Aujourd'hui, parvenu à l'âge de la maturité, HCB accepte de nous présenter l'ensemble de son oeuvre. Dans les salles du Pavillon de Marsan, au Musée des Arts décoratifs, à Paris, 400 photographies son exposées, choisies parmi ses milliers, agrandies par les mains expertes de Pierre Gassmann, qui interprète les négatifs de 35 mm, avec une science infaillible.

Les plus anciens documents ont vingt-cinq ans. Un quart de siècle, cela contient deux univers: l'avant et l'après guerre de 1939-1945, et toute une série d' évènements cyclopéens dont nous avons parfois le sentiment d'être les acteurs impuissants. L'oeil innombrable de HCB s'est posé sur tous ces visages-les nôtres-qui sont occupés à faire l'histoire. Il a arraché l'un ou l'autre à l'oubli. Il capte en plein mouvement, il cerne, il projette devant nous sur le papier blanc ce geste désormais ineffaçable.

Et c'est ici que l'artiste se révèle. Les photos d'Henri Cartier -Bresson ont à la fois une signification humaine et un caractère esthétique. Elles remplissent donc les conditions de l'oeuvre d'art. Mais comment? Par quel procédé? Tous les photographes, amateurs et professionnels, se penchent sur ce problème, dans les salles du Pavillon de Marsan, en scrutant les images qui leur sont offertes. Ils auront beaucoup de peine à élucider le mystère de la réussite Cartier-Bresson. Car il n'y a pas de procédé, pas de recette, mais un seul principe: le refus absolu de tout mensonge.

L'appareil Leica, comme nous le savons tous, et l'oeil du grand reporter, ne font qu'un.....dans son naturel. On ne fait poser ni la lumière, ni les gens, ni les rues, ni les campagnes. Choisir "l'instant de vérité" est certes la chose la plus simple et la plus difficile du monde. Car il y a, en chacun de nous, un comédien qui ne sommeille guère. Dès que le photographe paraît, le comédien monte sur la scène. Son personnage est toujours prêt et le maquillage est instantané. Le photographe doit lutter de vitesse.Plus rapide que le son, si rapide qu'il en devient invisible, il vole aux hommes leur véritable visage et l'emporte dans sa boite minuscule.

A moins que ce véritable visage ne soit précisément celui de la comédie, comme par exemple l'oeillade pleine de connivence que le jeune titi parisien décoche à l'opérateur qui vient de surgir au coin de la rue:" Je suis plus malin que toi", dît-il. Titi est vieux; il a neuf ans; il sait tout. Et c'est ainsi qu'il sortira, armé de se s deux bouteilles, comme Minerve de son casque et de sa cuirasse, de la boite magique dont il s'est m moqué.

Le vrai photographe des temps modernes est un sorcier. Les images qu'il vole lui confère un pouvoir sur la réalité-sur notre réalité. Les visiteurs qui se promènent dans la galerie des images de Cartier-Bresson prennent connaissance du monde dans lequel ils vivent, et des événements qu'ils ont lu dans les journaux, et dont ils n'avaient pas mesuré l'importance.

Qui pourrait nier que la photographie ait des incidences politiques? La mort de Gandhi, l'épopée révolutionnaire de la Chine, la foule russe studieusement installée dans un régime comme un écolier dans sa classe, ce sont les Événements que nous apprenons à déchiffrer à travers des images plus parlantes qu'un manuel d'histoire. Défions-nous cependant des images, à cause de leur pouvoir occulte. Car elles sont belles. C'est le privilège de l'artiste de découper l'instant de la beauté, et c'est peut-être aussi le seul mensonge auquel aucun photographe ne puisse échapper; et fait paraître éternel ce qui n'était qu'un devenir. Isolée dans sa perfection d'une seconde, l'image nous envoûte. Et nous avons tendance à oublier qu'elle ne constitue qu'une parcelle de la réalité....Tout cela, HCB le sait. Lui-même nous met en garde, dans la préface de son livre "Les Européens".

L'évènement politique, tel que nous le lisons dans les journaux, est d'ailleurs absent de l'oeuvre de Cartier-Bresson. Il considère l'histoire humaine de plus haut, ou de plus près, avec amour, avec humour, avec férocité. Il y a des images cruelles: la ruée vers l'or, à Shanghai, en 1948. Le chômage en Allemagne de l'Ouest. D'autres, plus subtiles en leurs intentions, nous montrent l'avidité et la bestialité, toujours renaissantes, la déchéance aussi de la vieillesse, de la misère, de la solitude, à laquelle nous ne sommes pas certains d'échapper. Mais il y a aussi les innocentes et touchantes petites manies de chacun: nous rions de celles des autres. La Société anglaise se promène en habit, parapluie à la main, sur la pelouse de Glyndebourne. En Autriche, le vieux dandy, monocle à l'oeil, achète des gâteaux à la crème pour oublier qu'il est ruiné.

Nous ne parlerons pas, à ce propos, de "pittoresque". Le mot est démodé, et, de plus, il déplaît à Jean-Paul Sartre. Les plus belles images, prises par HCB, ne sont pas pittoresques au sens littéraire du terme. L'énorme marchande de poissons de Marseille, qui profile une stature à la Daumier sur le magnifique grouillement de sa bottée de poissons, la cantine d'un chantier de construction navale de Hambourg, avec son atmosphère miroitante et confuse de peinture impressionniste, ne sont pas seulement pittoresques. Ce sont des tableaux, parfaitement composés, infiniment évocateurs, riches d'un contenu que nous méditons longuement, et que chacun de nous interprète à sa façon.

La beauté seule, la beauté pure, l'enchantement des gestes des danseuses, des paysages de l'Inde, des visages de la contemplation intérieure, la poésie de l'espace, l'harmonie des campagnes, le gris fin des toits de Londres sous la pluie, ne tiennent pas une moindre place dans l'oeuvre photographique d'HCB. En faisant de lui, exclusivement, le témoin du XXe siècle, nous risquons de l'amoindrir. Le grand reporter est un poète, sensible au chant éternel de la terre, aussi bien qu'à la poésie propre à notre temps: mirages des reflets de la rue dans les vitrines, trottoirs humides, contrastes entre le monde d'hier et celui d'aujourd'hui. Le Caucasien, incertain de son chemin, s'est planté devant l'hôtel Métropole, à Moscou. Ces rencontres du hasard ont une valeur de signes.

Ouvrons les yeux. Les signes se multiplient chaque jour autour de nous, dans notre univers particulier.

Le voleur d'images nous apprend à les discerner. Il a accompli sa mission.

 

"Point n'est besoin d'un matériel compliqué, nous a-t-il confié.... Je ne possède pour mes deux appareils (M3) qu'un seul jeu d'objectifs: un 50 mm., véritable optique universelle; un 90 mm et un 35 mm.

Notez que je n'utilise ce dernier que dans des cas très particuliers, c'est-à-dire, peu fréquemment. A l'extérieur, son champ très vaste rend la composition plus délicate.

Or, le plus souvent, nous ne disposons que d'une fraction de seconde pour opérer...En règle générale, il convient de concentrer le plus possible les points forts dans un cadre bien rempli, sans vides inutiles

mais en se gardant cependant, d'écraser le sujet. Le photographe, comme le peintre ou le sculpteur doit avant tout rechercher à équilibrer ses compositions....

En photographie de reportage, il importe avant tout de ne pas laisser échapper l'instant indéterminable qui donne à la scène son cachet d'authenticité, de vérité.

Il faut le saisir à la pointe du fleuret, comme dans un éclair. C'est la raison pour laquelle j'emploie rarement la couleur; plus statistique, elle se prête moins que le noir et blanc à une prise de vue accélérée.

Le chasseur d'images, voyez-vous, doit opérer d' intinct........

Agir vite, prendre sur le vif, tels sont les slogans de la nouvelle école française qui considère avant tout la photographie comme un merveilleux moyen d'expression." Henri Cartier-Bresson.

Interview recueillie par Jacques Boutin.


http://www.henricartierbresson.org/

Fondation Henri Cartier-Bresson.

http://www.centrepompidou.fr/l'exposition Henri-Cartier-Bresson

catalogue de l'exposition: Clément Chéroux.

Cette exposition est organisée avec la Fondation Henri-Cartier-Bresson.. Plus de 500 photographies en tirage d'époque sont présentées.

(photographies JR)

2 heures d'attente à partir de l'entrée du musée.

Enfin!

 

Deux opinions et informations qui se complètent.


Le mythe de "l'instant décisif" ou "sur le vif".

A la vitrine de la .SFP. le 16 avril 2014, une dizaine de photographies mythiques: démystifiées? .

Avec un texte d'Isabelle Le Minth, intitulé "Trop tôt, trop tard."

Trop tôt.

ou

Avant?

HCB préparait son instant décisif ou ................

Dérangeant: on peut imaginer le pire!

(on se souvient de la polémique du Baiser de l'Hôtel de Ville de Doisneau et de La mort du républicain de Capa)

Quelques exemples.

(photographies JR)

Étrange! même cadrage effectué avec un leica couplex ou d'après certains, un leica I acheté à Marseille la même année: possible?

Utilisation d'un pied photo?

L'identité des cadrages nous interroge.

La préparation, en attendant le sauteur ?.

Avant le cycliste ?.

Trôt tard ?

ou

APRES ?


Au sujet de l'instant décisif:

 

texte paru sur le site suivant:

http://www.voyagesphotosmanu.com/pages/henri_cartier_bresson_reportage_photospag.html

 

L'instant décisif formulé bien avant Cartier-Bresson.

 

Paul Wolff écrivait en 1934, dans le chapitre "Instantanés sur le vif"de sa "Pratique du Leica"*:

"Passer inaperçu, être rapide comme l'éclair, avoir la perception du point culminant de la situation,

telles sont les qualités qu'il faut acquérir pour faire de bonnes photos sur le vif"

 

Un précurseur: le Dr Salomon.**

* édition française éditée par Tiranty en 1936.

**Annuaire Tiranty de 1936: arch Michel Pourny.


http://www.lemonde.fr/culture/article/2011/09/03/cent-tirages-signes-cartier-bresson-mis-en-vente-en-novembre-chez-christie-s_1567394_3246.html

Henri Cartier-Bresson et le Monde.

de Michel Guerrin.: oct 2008 Gallimard.

http://www.henricartierbresson.org/

Fondation Henri Cartier-Bresson.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Cartier-Bresson

réf: Prestige de la photo.

 

 

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