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© Les objectifs du Leica M de nos jours.

Usine Leitz à Wetzlar.

 

Je calcule des objectifs.

par

Max Berek.

 

 

Les nouveaux objectifs en 1949.

Summar, Summarit et Summarex.

 

Le professeur Max Berek, directeur scientifique des usines Leitz, est connu dans le monde entier par ses recherches dans le domaine de l'optique. Son oeuvre de savant ne s'est pas seulement concrétisée en articles dans les publications scientifiques, mais aussi dans d'innombrables instruments et accessoires d'optique, indispensables de nos jours à la technique et à l'industrialisation. Au nombre de ceux-ci figurent notamment les objectifs du Leica, le premier ayant été créé à la demande d'Oscar Barnack. Le Professeur Berek a bien voulu nous accorder une interview et répondre à une série de questions de toute première importance pour les Leicaïstes.

Question- Monsieur le Professeur, vous avez créé L' Elmar de 5 centimètres 1:3.5, le premier objectif du Leica, et vous avez calculé ensuite le Summitar. Tous deux sont appelés objectifs universels. L' Elmar est-il vraiment surclassé par le Summitar?

Le Professeur Berek- Je suis heureux que vous me posiez cette question en premier lieu. Les débutants eux-mêmes ne croient se passer de l'objectif ouvert à 1:2, et ceci m'incite à régler d'abord un point d'histoire. Lorsque Leitz, après une période d'étude d'une dizaine d'années, sortit au printemps 1924 l'appareil Leica, il ne le lança pas à grand renfort de publicité, mais au contraire prudemment et modestement. Le Leica devait faire par lui-même sa publicité s'il voulait prouver son droit à l'existence...Nous savons bien qu'un appareil, dont le principe avait quelque chose de nouveau et allait à l'encontre des traditions les mieux établies, ne serait accepté par la plupart des photographes qu'avec la plus extrême réserve; ajouté à cela que la firme Leitz, si universellement connue dans le milieu scientifique pour sa fabrication de microscope, était par contre tout à fait inconnue dans le domaine de la fabrication des appareils photographiques. C'est pourquoi nous devions prendre garde dès le début de nous discréditer. Le meilleur moyen était de créer un objectif impeccable. Naturellement, nous étions déjà à cette époque en mesure de calculer un objectif ouvert à 1:2. Mais les amateurs n'avaient pour ainsi dire aucune expérience d'objectifs aussi lumineux; ils n'en connaissaient pas les dangers ni les difficultés. Aussi avons-nous donné à l'objectif du Leica, après mûre réflexion, l'ouverture 1:3.5. Pour l'époque, c'était une ouverture peu commune, et aujourd'hui encore elle répond à toutes les exigences de l'amateur moyen.

Les photographes expérimentés peuvent témoigner que le cas où il faut vraiment utiliser l'ouverture 1:2 se présente très rarement à un amateur. Par contre, le Leicaïste averti, qui se trouve souvent obligé de prendre des clichés dans des conditions défavorables, par exemple des photos de sport ou de théâtre, ne pourra absolument pas se passer d'objectifs très lumineux. Mais il connaît les possibilités extrêmes des plus grandes ouvertures, déjà limitées par la profondeur de champ réduite, et il n'aura pas l'ambition de photographier tous ses sujets, dans toutes les circonstances, à pleine ouverture, sous prétexte de raccourcir le temps de pose. Il sait aussi que la plupart des photos doivent être prises à un diaphragme 5.6 ou 8 et que l'ouverture 1:3.5 constitue déjà une belle réserve pour opérer dans de mauvaises conditions de lumière.

D'ailleurs, l' Elmar à pleine ouverture a encore une si grande profondeur de champ que l'on peut obtenir de bons clichés en faisant une mise au point judicieuse, et nous ne poursuivions pas d'autre but dans les premières années de fabrication du Leica. Ce n'est que plus tard que nous avons augmenté la luminosité à 1:2 et dernièrement à 1:1.5. Tout le monde devrait suivre la même voie, car rien n'est plus contraire à la logique que de commencer par les plus grandes luminosités.

Puisque nous passons en revue les avantages de l' Elmar, notons qu'il est très robuste, peu encombrant et léger. Imaginez en particulier un alpiniste;

Oberer Grindelwaldgletscher: Emar 50 mm.

(photographie Walter Mittelholzer 1937)

je ne pense pas seulement au promeneur en montagne, mais au véritable grimpeur qui prend des photos dans des situations les plus dangereuses et qui ne peut pas se débattre avec la manoeuvre compliquée d'un objectif très lumineux. Pour lui, rien ne vaut mieux que l' Elmar. J'ai utilisé l' Elmar 1:3.5 pour mes premières photos de haute montagne au Matterhorn, au Mont-Rose, etc... et ce sont assurément les premières photos qui furent faites au Leica; ces photos résistes encore aujourd'hui à toute critique. L' Elmar 5 centimètres 1:3.5 sera toujours l'objectif standard le plus à recommander à l'amateur courant.

Question- Vous nous avez exposé, Monsieur le Professeur, les problèmes touchant la photo en noir. Mais en est-il de même pour la photo en couleur? Et quel est le comportement des objectifs dans ce cas?

Le Professeur Berek- Les films en couleurs, comme vous le savez, sont sensibles à peu près à toutes les radiations du spectre visible. Nous supposons naturellement que les objectifs utilisés sont bien corrigés, au point de vue chromatique, pour toutes les radiations du spectre. Les anciens anastigmats, fabriqués il y a 30 à 50 ans, ne convenaient pas en toute circonstance, car ils étaient corrigés en fonction des émulsions de l'époque, principalement pour le vert, le bleu et même le violet. La correction de la partie du spectre qui comprend le jaune et le rouge avait été, par contre, complètement négligée. Mais le premier objectif du Leica possédait déjà une correction chromatique pour tout l'ensemble du spectre visible.

On peut d'ailleurs affirmer qu'un objectif qui satisfait aux exigences du film panchromatique convient aussi bien au film couleur. Le fait est le suivant: le film en noir présente des noircissements, indifféremment obtenus par la lumière rouge, jaune ou bleu. Les différences de tonalité sont enregistrées par la film de la même façon quelle que soit la couleur de la lumière dont elles proviennent. Dans le film en couleur il en va autrement. Les radiations bleues et rouges du spectre sont enregistrées dans une proportion correspondant à la sensibilité de l'oeil, et celui-ci est plus sensible au jaune qu'aux autres couleurs. Par conséquent la correction sphérique de l'objectif doit être particulièrement soignée pour le milieu du spectre, ce qui fut réalisé dès les premiers objectifs du Leica. Dans la pratique, il y a une chose encore bien plus importante, c'est que l'objectif fournisse une image absolument exempte de vignettage. En principe, le vignettage ne devrait avoir aucune influence sur la couleurs, puisqu'il ne modifie en rien la composition de la lumière. En réalité, il en a une, parce que les films en couleurs ont une latitude de pose relativement petite. Donc si l'objectif fait du vignettage, on arrive rapidement à la sous-exposition dans les coins, et sur les bords de l'image et les couleurs se trouvent faussées dans cette zone extérieure. Voilà pourquoi les objectifs du Leica de forte luminosité sont pourvus d'une lentille frontale de grand diamètre.

Question- En effet, on le remarque bien sur la Summitar, mais cette grande lentille frontale n'augmente-t-elle pas toute la luminosité de l'objectif?

Le Professeur Berek- Non, c'est seulement l'éclairage des coins qui est amélioré. La mesure de l'ouverture est donnée par le diaphragme à iris, tel qu'il apparaît en regardant l'objectif par-devant, c'est à dire à travers les lentilles placées devant lui. Dans les objectifs modernes de grande luminosité, cette ouverture est le plus souvent moins grande que le diamètre de la lentille frontale et cela pour la raison suivante: prenez un objectif, appliquez sur l'ouverture un morceau de papier blanc, et examinez-le suivant son axe. Vous apercevrez un cercle de lumière; c'est l'ouverture qui correspond au milieu du champ de l'image; puis inclinez un peu l'objectif et vous voyez alors le cercle lumineux diminuer et se transformer en segment. Vous constatez donc que la luminosité de l'objectif décroît vers les bords de l'image. Pour réduire le plus possible ce vignettage, on prévoit une lentille frontale plus grande que celle nécessaire à l'ouverture relative pour le centre de l'objectif.

Question- Les objectifs du Leica présentent depuis quelques temps un reflet bleu-vert. On m'a affirmé que les lentilles avaient été traitées. En quoi cela consiste-t-il?

Le Professeur Berek- Quand les rayons lumineux passent de l'air dans le verre ou du verre dans l'air, une partie de la lumière est réfléchie et se trouve, de ce fait, perdue pour l'image. Ce ne serait pas trop grave si, en même temps, cette lumière vagabonde n'agissait pas sur l' émultion et n'étendait pas un voile général sur le cliché. Les contrastes en sont fortement affaiblis, l'image devient "embuée", surtout pour les objets en éclairage très dur. Nous avons aujourd'hui le moyen de supprimer presque entièrement ces réflexions parasites en déposant des couches spéciales sur la surface des lentilles. L'avantage est double: les images sont plus contrastées et on gagne en luminosité.

Le gain est d'autant plus sensible que l'objectif a plus de surfaces libres. Il est particulièrement important pour les objectifs de grande luminosité, en raison de leur grand nombre de lentilles.

Question- Monsieur le Professeur, j'ai entendu dire qu'on était arrivé à calculer des objectifs pour le Leica ouverts à 1:0.85. Pourquoi ne sont-ils pas mis en vente couramment?

Le Noctilux de 50 mm f/0.95

Le Professeur Berek- C'était une fabrication spéciale pour la photographie des écrans de radiographie. Il ne peut être question pour la photo courante de telle luminosité. La profondeur de champ, à cette ouverture, est si réduite que ces objectifs ne pourraient être employés pour photographier des objets dans l'espace. Et même dans la photographie des écrans radio, on s'est aperçu qu'il faut diaphragmer à 1:1.2 pour obtenir une plus grande netteté.

Question- J'ai lu dernièrement qu'il existe un "objectif caoutchouc", qui permet à son gré de faire varier la longueur focale. Pourquoi ne fabriquez-vous pas un instrument de ce genre, au lieu de ces huit objectifs différents de 2.8 à 40 centimètres de longueur focale, que je ne peux pas tous acheter et qui exigeraient une véritable malle pour leur transport?

Le Professeur Berek- C'est votre "objectif caoutchouc" qui nécessiterait une véritable malle; et je crois que tout Leicaïste refuserait de traîner avec lui un pareil monstre! L'objectif serait en réalité très grand, impossible à manier, lourd, puisqu'il se composerait de plus de vingt lentilles, et je ne parle même pas du prix qu'il coûterait, car il serait plus élevé que celui de tous les objectifs qu'il remplacerait. Un tel objectif conviendrait seulement pour une caméra professionnelle, mais il vaut mieux pour le Leica s'en tenir aux objectifs interchangeables. Du reste on n'a jamais besoin de tous les objectifs du Leica en même temps, on s'en tire en général avec trois objectifs: l'objectif standard de 5 centimètres, un grand angulaire et un long foyer, par exemple l' Elmar de 9 centimètres. Tout amateur peut arriver à se procurer ces trois objectifs, l'un après l'autre. D'ailleurs, l'appellation "objectif caoutchouc" n'est pas tout à fait exacte: il s'agit plutôt d'un objectif à plusieurs longueurs focales différentes.

Question- Combien de temps dure l'étude d'un objectif photographique?

Le Professeur Berek- C'est un travail qui peut durer plusieurs années, et une technique qui exige, outre une base purement scientifique, beaucoup d'expérience, de prudence et de persévérance. Naturellement, cela dépend de l'usage auquel est destiné l'objectif, c'est-à-dire des exigences au point de vue correction des aberrations.

Question- Existe-t-il vraiment vraiment des objectifs sans aberrations, entièrement corrigés?

Le Professeur Berek- Au point de vue scientifique, il n'y a qu'un seul système optique véritablement sans aberrations, comme l'a montré le mathématicien de Göttingue, Félix Klein; c'est une combinaison de miroirs plans. Mais un tel système ne donne pas d'images réelles. On se voit dans un miroir, mais on ne peut saisir l'image sur un verre dépoli. Ainsi nous n'avons aucune possibilité d'obtenir une image réelle entièrement dépourvue d'aberrations. Il n'existe donc pas d'objectif idéal. Il s'agit seulement de corriger les défauts, de telle sorte qu'au point de vue pratique on soit en droit de considérer son objectif comme exempt de toute aberration.

Question- Mais quelle assurance l'acheteur peut-il en avoir? Les objectifs sont-ils aussi bons les uns que les autres?

Le Professeur Berek- Si vous faites allusion à des différences entre objectifs du même type, elles n'existent que dans la limite de nos possibilité de mesure. Tour se ramène à des tolérances. Celles-ci doivent être assez réduites pour que les aberrations résiduelles ne puissent avoir aucun effet. Cette condition est remplie grâce à un système de contrôle qui s'applique aux moindres détails et qui suit la fabrication de bout en bout. Il commence dès le découpage des blocs de verre, pendant leur ébauchage, leur polissage, leur débordage et leur sertissage, c'est-à-dire l'assemblage des lentilles qui constituent le système optique. Quand l'objectif a satisfait à tous ces contrôles, prévus à chaque stade de là fabrication, il n'est pas encore livré; il subit auparavant un dernier examen qui consiste à photographier des tests. L'acheteur a donc l'assurance que son objectif est irréprochable.

Documents Leicaphotographie de 1968.

Je voudrais encore aborder un sujet qui soulève parfois des objections. Tous les objectifs du Leica sont fabriqués avec des verres de haute qualité et spécialement fondus dans ce but. Dans plusieurs types de verre qui répondent à certaines caractéristiques particulières, on ne peut éviter de petites bulles d'air à l'intérieur de la masse. Au début de la fabrication des anastigmats, on considérait même que la présence de ces bulles était la marque d'un objectif de bonne qualité. C'est encore vrai de nos jours jusqu'à un certain point. Ces petites bulles n'exercent aucune influence défavorable sur la correction de l'objectif, et l'acheteur peut sans crainte accepter un objectif qui en comporte.

Question- Voulez-vous, pour finir, nous révéler quelles nouveautés nous pouvons attendre, en ce qui concerne les objectifs du Leica?

Le Professeur Berek- Il n'y a aucune nouveauté importante en vue. Mais on ne sait pas encore pourtant, qu'outre l' objectf 5 centimètres 1:1.5, le Summarit, nous livrons également un objectif de 8.5 centimètres avec une ouverture de 1:1.5, le Summarex. Sa focale plus longue le désigne particulièrement pour le portrait, le reportage, les photos prises au théâtre, et aussi au music-hall. Il est intéressant de savoir aussi que la série des Telyt de 20 et de 40 centimètres s'est accrue d'une unité, de longueur focale encore plus grande puisqu'elle est de 80 centimètres. Naturellement, cet objectif ne peut être utilisé que pour des buts spéciaux.

(photographie W Reng. Summarex.)

Je voudrais terminer par cette remarque: dans l'état actuel de notre optique, la réussite d'une photo dépend moins des problèmes d'optique que de la précision technique de l'appareil, des qualités du matériel sensible, et avant tout du savoir-faire du Leicaïste. La meilleure façon d'acquérir le sens du bon cliché consiste à agrandir et à projeter ses photos en grand format. C'est seulement ainsi que le Leicaïste se rendra compte des ses erreurs, pourra les redresser, et obtiendra des résultats qui lui donneront une entière satisfaction.

 

Causeries Leicaïstes 1950 Tiranty.

 

 

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