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© Souvenirs sur Oscar Barnack

par

Ernst Leitz junior.

 

Complété par Jacques Roquencourt.

 

 

Ernst Leitz en 1917.

Il y a quarante ans, il était d'usage pour les jeunes mécaniciens de voyager pendant quelques années pour élargir leur horizon. Deux d'entre eux s'étaient rencontrés à Iéna, Oscar Barnack de Berlin et Emil Mechau de Liebenwerda. Mechau était très doué, sûr de lui, impulsif, débordant de projets, Barnack, par contre, était silencieux, réservé et un peu maladif. Il aimait à entendre de la musique et jouait magistralement aux échecs. C'est probablement ce contraste qui les rapprocha.

On travaillait alors, à Iéna, à la réalisation d'un projecteur de cinéma où le film ne se déplacerait pas d'une façon saccadée et où il n'y aurait pas d'obturateur à croix de Malte. Il s'agissait en définitive de parvenir à un déroulement continu du film et d'obtenir la fixité sur l'écran par une solution optique. Ce problème étant sans aucun doute le plus difficile que l'on connût dans l'optique et la mécanique de précision, resta pendant des années l'objet principal des recherches des inventeurs. Le travail de Mechau, et ses projets, n'avaient pas trouvés d'écho chez ses supérieurs. Mais il se souvint d'une conversation avec un maître mécanicien de la maison Leitz, qui lui avait parlé de son indépendance comme chef de service et comme constructeur, et il commença à penser sérieusement à Wetzlar. Là était la solution. Il s'enquit de savoir si on le laisserait poursuivre ses recherches sur la projecteur à fixité optique, il obtint bientôt l'autorisation, et quelques années après, le premier projecteur Mechau tournait dans un cinéma de Wetzlar.

A l'époque où Mechau arriva dans cette ville, l'usine Leitz avait besoin d'un nouveau chef de service de recherche microscopique. Mechau conseilla de s'adresser à Oscar Barnack, à Iéna, car, selon lui, le jeune mécanicien était bien trop modeste pour donner là-bas toute sa mesure. Mon père fit des démarches auprès de Barnack, mais ce dernier hésitait et cette attitude révèle toute la pureté de son caractère. Dans sa réponse à Mechau du 11 juillet 1910, il écrit: " Il peut être désagréable pour une affaire de voir un jeune employé en train de se former dans une spécialité nouvelle, se faire octroyer tous les ans un ou deux mois de congé pour raison de santé, et d'autre part une cure à mes frais me reviendrait trop cher." Mechau réussit à dissiper ses scrupules et Oscar Barnack vint à Wetzlar.

Il gagna rapidement la sympathie de mon grand-père. Tous deux avaient de nombreux traits de caractère communs. Mon grand-père prit à coeur la santé de Barnack, et l'aida à acquérir une petite maison protégée des vents froids d'est et comportant un jardinet et une véranda orientés au sud-ouest.

Un beau jour, le nouveau chef de service de recherches se mit à construire un appareil de prise de vue cinématographique. Il fabriqua un modèle grâce auquel il fixa bientôt maint événement de la vie de de notre petite ville. Ce fut d'abord un incendie, puis la fête populaire de Wetzlar, appelée " fête du boeuf ", puis une crue, puis d'autres événements analogues.

Par sa façon d'enregistrer les scènes, il pouvait rivaliser avec un véritable reporter d'actualités. Mais il y avait au point de vue technique une question qui préoccupait singulièrement notre jeune cinéaste: c'était la détermination du temps de pose correct. Il lui vint à l'idée de créer un dispositif et de construire un petit appareil utilisant le film standard pour pouvoir faire sur place et rapidement quelques essais de temps de pose. Aussitôt dit, aussitôt fait, et c'est ainsi que naquit le premier Leica.

Avec cet équipement, Oscar Barnarck parcourut le pays et se rendit partout où il y avait quelque chose d'intéressant à filmer.

Quand un nouveau dirigeable atterrit dans la ville voisine de Giessen, Barnack n'eut de cesse qu'on lui permît d'y monter avec son instrument et de tourner le premier film aérien. Malheureusement ce document unique a disparu; mais il existe encore une des photos que notre reporter avait faite avec son petit appareil pour déterminer le temps de pose correct. Nous la reproduisons ci-dessous.

L'ombre du " cigare " se détache nettement sur le sol. Seuls les coins de cette première photo aérienne prise avec le Leica laissent à désirer au point de vue de la netteté. L'objectif Tessar pour le cinéma qui était employé ne pouvait pas couvrir entièrement le format du Leica.1 (Le rapport des dimensions de 1.48 confirme le format 24x36 de rapport 1.5, du négatif. note de JR)

La guerre vint, et avec elle les soucis du ravitaillement pour cet excellent père de famille. Cependant, même pour un homme délicat comme Barnack, il est bien facile d'emporter un petit appareil à travers la campagne et de photographier dans les villages, au hasard des rencontres, les uns et les autres: il échangeait ensuite les portraits contre du beurre et des oeufs.

Quand la guerre toucha à sa fin, Oscar Barnack avait bien mérité un congé. Mon grand-père l'invita à passer de longues vacances dans son pays natal, le sud de la Forêt Noire. Ils s'y promenaient tous deux comme de bons amis à travers les bois. L'appareil était naturellement leur inséparable compagnon, et c'est ainsi que fut fait le beau portrait de mon grand-père que vous avez pu voir en tête de ces souvenirs.

Sur une autre photo de cette époque, vous apercevez Barnack accompagnant mon grand-père dans sa promenade du dimanche. La mode " old look " des promeneuses vous prouve que cette photo Leica est une des plus anciennes.

Mais Barnack ne se contentait pas de photographier avec son appareil, il cherchait toujours à le perfectionner. Il y consacrait depuis de nombreuses années toutes les heures de liberté que lui laissaient ses fonctions de chef de service des recherches. Si bien que, au moment où l'inflation atteignait son plus haut degré, ce petit dispositif de mesure du temps de pose qu'il avait imaginé était devenu un appareil photographique, que l'on pouvait lancer sur le marché. L'objectif Elmax_( et non l'Elmar comme l'indique la traduction française) que Max Berek avait créé à la demande d'Oscar Barnack, avait contribué à ce résultat.

Des années critiques pour les affaires succédèrent à la fausse euphorie de l'inflation, et tous les efforts de mon père et de ses collaborateurs tendirent à franchir ce mauvais pas. Le petit appareil figura parmi les projets de transformation des fabrications; mais une telle nouveauté, un appareil photographique utilisant le film de cinéma, trouverait-elle des acheteurs? Arriverait-on jamais à amortir les sommes considérables qu'engloutirait l'équipement pour la fabrication en série? Devait-on se risquer sur ce terrain entièrement nouveau pour l'affaire Leitz? On examina le problème sous tous ses aspects les plus divers. Puis, mon père réunit tous ses collaborateurs intéressés à la question dans une vaste conférence. Durant des heures, les arguments et les objections alternèrent sans qu'il pût s'en dégager une opinion. Enfin, Ernst Leitz mit un terme à la discussion par la décision suivante: l'appareil de Barnack sera fabriqué! Et c'est au printemps 1924 que le Leica fit son apparition à la foire de Leipzig.

A dater de cette époque, Oscar Barnack se consacra entièrement au Leica. Jusqu'à sa mort, il s'occupa tout particulièrement du service de montage, et travailla à corriger les imperfections de détail et à développer les possibilités d'emploi de l'appareil avec ses accessoires. Sa réaction devant les propositions inattendues de perfectionnement, émanant de la clientèle, était humoristique. Il traduisait brièvement son appréciation en marge des projets qui lui étaient soumis, par des expressions techniques imagées, telles que " sous-exposé ", ou " entièrement sous-exposé ", autrement dit " absurde ".

En 1935, son état de santé s'aggrava visiblement. Les souffrances physiques ne se manifestèrent pas dès le début, mais il se sentit très déprimé. Le premier janvier 1936 il put encore fêter le 25ème anniversaire de son entrée dans notre maison. Ce fut un grand jour de gloire pour l'inventeur du Leica. Peu après, je lui rendis visite dans une clinique de Bad Nauheim.

Il s'éteignit dans la nuit du 16 janvier.

Causeries Leicaïstes 1950 Tiranty.

 

Témoignage de Paul Wolff en 1933.

 

-En 1911, Oscar Barnack entra aux Usines Leitz de Wetzlar. Il fut affecté à la section d'essai de la fabrique de microscope. Il résolut avec succès tous les problèmes de construction qui lui furent soumis.

-L'invention relativement récente du cinématographe le tint aussi sous son charme. Il existait déjà de nombreux appareils de prise de vue étrangers. Barnack s'intéressa, en passant, à ce genre de construction et établit son premier modèle d'essai, tout en aluminium, alors que les modèles antérieurs étaient en bois et, sous les auspices de sa Maison, il tourna les premiers films qui, sous le nom de "Leitz-Films", firent une certaine sensation. Ils comprenaient une série complète de films reproduisant des scènes locales; l'astronomie était depuis longtemps reléguée en second plan et Barnack avait préféré devenir cinéaste. C'était pour lui un nouveau champ d'action, et la question de la détermination du temps de pose exact surtout le préoccupait, car cela se traduit par une amère perte d'argent lorsque, les 60 mètres de film étant tournés, on constate qu'ils sont "sur" ou "sous-exposés". Il s'agissait donc, en premier, de construire une sorte d'indicateur infaillible du temps de pose, destiné au cinéma, et ce petit appareil devait permettre de prendre, sous diverses ouvertures de diaphragme, quelques petites photos et de les développer. Ceci fut réalisé sous la forme d'une petite chambre photographique munie d'un obturateur à une seule vitesse, donnant le 1/40 ième de seconde, qui correspond à l'éclairage standard du cinéma. En même temps, Barnack adapta à cet appareil le couplage automatique de l'armement de l'obturateur et du déroulement du film (qui évite les doublés), puis l'escamotage télescopique de l'objectif; puis en fixe définitivement la forme et les dimensions extérieures. Ce fut un appareil à pellicule en rouleaux utilisant 2 mètres de film ciné; avec l'adaptation caractéristique du format double-ciné (24x36 mm).

Le premier Leica était né*.

Et, lorsque l'histoire de cette création est contée par Oscar Barnack, cela parait vraiment "tout simple et tout naturel"!

*Deux autres prototypes furent ensuite réalisés.


Analyse des témoignages

et

détermination de la distance focale de l'Ur.

1-L'ombre du " cigare " se détache nettement sur le sol. Seuls les coins de cette première photo aérienne prise avec le Leica laissent à désirer au point de vue de la netteté. L'objectif Tessar pour le cinéma qui était employé ne pouvait pas couvrir entièrement le format du Leica. Ce témoignage de Ernst Leitz III semble ignoré des différents auteurs. La photographie du Zeppelin ayant un rapport des dimensions proche de 1.5, a bien été enregistrée au format 24X36 mm avec le Tessar pour le cinéma.

2- D'après les récentes expertises des ingénieurs de Leica, l'objectif de l' Ur serait le Mikrosummare de 42 mm de distance focale, ouvrant à F/4.5; ref le Compendium d' Erwin Puts.

3-Dans le premier tome de la série de "Prestige de la photographie", l'auteur mentionne que sur la couronne avant de l'objectif il est possible de lire le mot Milar et que Barnack aurait choisi dans le catalogue Leitz, ce Milar de 42mm de distance focale ouvert à f:4.5.

Arch JR. (1913)

Arch JR. (1913)

©référence .dk/Thorsten-Overgaard.

 

© Détermination de la distance focale de l'objectif utilisé par Oscar Barnack pour ses photographies.

 

Avant propos mathématiques:

(tableau 1)

Pour déterminer la distance focale inconnue, nous utiliserons la formule 4 du tableau 1.

La distance objet étant très grande, le rapport de reproduction G est négligeable devant la valeur F de la distance focale des objectifs utilisés. (f.1)

Dans son application, Yobj représente le détail retenu sur l'objet.

La tangente de l'angle sous-tendu par Yobj est identique à celle sous-tendue par Yimg.

formules (2) et (3)

Y img1, même détail reproduit sur la photographie avec un objectif servant de référence dont sa distance focale est connue F1.

Y img2, même détail reproduit sur une autre photographie avec un autre objectif ayant une distance focale inconnue F2.

La formule (4) permet de déterminer la distance focale F2, connaissant

F1, Yimg1 et Yimg2.

photographie 1.

© Vue d'ensemble. (photographie prise avant la seconde guerre mondiale)

 

photographie 2. © JR.

photographie 3.

"Prestige de la photographie" photographie 4.

 

Pour déterminer la distance focale à partir des photographies en appliquant la formule, nous avons pris comme référence la même travée en bois de la maison située au dessus de porte d'entrée Schwabentor (Porte des Souabes) de Freiburg im Breisgau (photographies 1 et 2). Notre photographie est prise au même endroit, au niveau du banc derrière la fontaine.

Sachant que les formats de prise de vue sont identiques en largeur sur le film (24 mm), nous avons ajusté pour avoir des dimensions identiques en reproduction.

Connaissant le rapport du même détail de la maison sur les deux reproductions et en multipliant ce rapport par la distance focale de 35 mm de notre objectif (dernière formule du tableau 1), nous en déduisons que l'objectif (Milar ou autre) avait une distance focale de 41mm.

La précision de ce résultat reposant uniquement sur l'exactitude de la distance focale de notre objectif de référence. Il faut savoir, en effet, que la distance focale marquée sur l'objectif peut être légèrement différente de 1 à 2 mm.

Nous avons appliqué la même méthode aux photographies de Wetzlar et le résultat est pratiquement identique.

Le diamètre de lentille frontale de 9.3 mm mesurée sur l' Ur correspondant à l'ouverture de 42 mm/4.5.

Ces photographies ont bien été prises avec le même objectif de 42 mm de distance focale (Milar ou autre).

Sulzburg près de Freiburg, ville natale de Ernst Leitz. ( http://de.wikipedia.org/wiki/Sulzburg)

http://www.badische-zeitung.de/sulzburg/leitz-haus-rueckt-in-fokus--76144952.html

http://www.google.fr/images?q=sulzburg,+leitz&hl=fr&gbv=2&sa=X&oi=image_result_group&ei=RQKaUqTNFoLM0QXZ6oHABw&ved=0CDUQsAQ4Cg

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mise en page JR.